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Sir Robin Knox Johnston : le grand témoin

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Alors qu’une réédition de cette mythique course en solitaire sans escale et « à l’ancienne » est prévue pour l’été prochain, Sir Robin Knox Johnston, le vainqueur du Golden Globe Challenge en 1969 est encore un vaillant navigateur, alliant avec brio humour british et parler franc, sourire malicieux et poignée de main calleuse.
Propos recueillis par Pierre-Yves Poulain.
Photos : collection Bernard Rubinstein.

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Vous avez commencé votre carrière dans la Marine marchande, puis dans la Royal Navy. A quand remonte votre attrait pour la mer ?

Sir Robin Knox Johnston : Depuis l’âge de huit ans. Toute ma vie a été guidée par mes rêves d’enfant ! Je voulais naviguer, c’est tout.

Vous étiez en Inde lorsque vous avez décidé de revenir à la voile en passant par l’Afrique du Sud. Où aviez-vous appris à faire de la voile ?

Sir Robin Knox Johnston :Lorsque j’étais dans la Marine marchande. C’était même obligatoire. De ce temps-là, lorsque les navires sombraient, il fallait embarquer dans les chaloupes et les manœuvrer à la voile. Il y avait même un examen de passage. Notre armateur avait mis à notre disposition deux dériveurs pour nous entraîner, et je m’étais autoproclamé capitaine de l’un d’entre eux. Aucun de mes trente-huit coéquipiers n’a jamais réussi à me disputer cette place ! Il est vrai qu’à l’époque, j’avais assez facilement le sang chaud, et que je faisais beaucoup de boxe…

Vous avez fait cette navigation sur Suhaili, qui allait devenir votre compagnon de voyage autour du monde. Est-il indiscret de vous demander combien vous a coûté ce bateau ?

Sir Robin Knox Johnston : Ce bateau m’a coûté, à l’époque, 3 250 livres Sterling, soit l’équivalent de… 6 tonnes de thé, si ma mémoire est bonne ! J’attendais les plans d’un bateau plus moderne, mais finalement j’ai reçu des plans basés sur ceux des canots de sauvetages d’Europe du Nord dessinés par Colin Archer. Nous étions pressés par le temps car nous ne devions pas rater la mousson de nord-est pour viser l’Afrique du Sud, alors nous avons décidé d’exploiter ces plans. Mais finalement je suis très content d’avoir fait construire ce modèle, pas très rapide mais très marin, et l’histoire m’a démontré que c’était un excellent bateau.

1969 : Arrivée du Golden Globe / 2014 : Départ de la route du Rhum

En 1968, vous avez vingt-neuf ans et le Sunday Times annonce la création du Golden Globe Challenge. Que s’est-il passé dans votre esprit ?

Sir Robin Knox Johnston : Ce qui s’est passé est avant tout un concours de circonstances. En 1967, alors que je quitte l’Afrique du Sud pour rentrer en Angleterre – sur mon bateau, bien entendu – j’entends parler de l’exploit de Francis Chichester (aviateur anglais à l’origine, il vient de boucler en 266 jours, sur Gipsy Moth IV, le premier tour du monde à la voile en solitaire en faisant une seule escale à Sidney).
J’étais réellement fasciné par cette histoire, et je me suis dit que le seul exploit qui n’avait pas encore été réalisé était de faire ce même tour mais cette fois-ci sans escale. J’avais donc pour projet de me lancer, seul, dans cette aventure, et j’ai commencé à chercher des sponsors. Le hasard a fait que quelque temps après, le Sunday Times lançait le Golden Globe Challenge. J’y ai vu un signe du destin, et me suis inscrit le premier ! Mais je serais parti de toute façon, même en n’ayant pas trouvé de sponsor. Je voulais être le premier et le plus rapide à boucler ce parcours non-stop, point à la ligne.

Vous êtes le seul à avoir terminé ce tour du monde parmi les sept concurrents au départ, certains ayant connu des abandons plus ou moins dramatiques. Que ressent-on en franchissant une telle ligne d’arrivée ?

Sir Robin Knox Johnston : J’étais bien sûr très content. En réalité, j’ai appris ma victoire bien avant d’arriver à destination, puisque j’étais le seul encore en lice pour franchir la ligne d’arrivée. Ce qui m’a laissé quelques jours pour la savourer. J’ai surtout eu l’impression que c’était mon bateau qui méritait une récompense pour m’avoir ramené à bon port, sain et sauf ! D’ailleurs, avant d’arriver, j’ai ouvert une bouteille de whisky – bizarrement il m’en restait encore une à bord – et j’en ai versé le contenu sur ma coque en parlant à mon bateau et lui disant « bravo, tu l’as fait… ».

Qu’avez-vous appris de ces 312 jours seul en mer ?

Sir Robin Knox Johnston : Mes amis et mes proches m’ont dit qu’en rentrant j’étais beaucoup plus calme qu’en partant. Il faut dire qu’à l’époque, j’étais plutôt du genre turbulent… voire agressif. Il semble que cet épisode seul face à moi-même en mer ait beaucoup contribué à m’assagir. A part ça, j’ai surtout appris deux choses fondamentales en navigation.
La première est que lorsqu’un problème survient à bord, ou même simplement quelque chose qui ne fonctionne pas normalement, il faut le réparer immédiatement, pour éviter le suraccident. Cela peut paraître évident, mais je vous garantis que lorsque vous vous retrouvez tout seul dans les mers du Sud, sans téléphone satellite et sans radeau de survie, ce principe prend tout son sens !

La seconde chose que j’ai apprise est de savoir gérer mon sommeil. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi, de nos jours, les skippers s’entêtent à ne dormir que par tranches de vingt minutes. On navigue beaucoup mieux et l’on prend de bien meilleures décisions lorsqu’on a son compte de sommeil ! Surtout qu’avec toutes les alarmes de bord et l’électronique embarquée, faire une sieste n’est pas aussi dangereux qu’on le prétend. Sauf lorsqu’on navigue à proximité d’un rail fréquenté, bien entendu. Bref, mon principe est simple : quand j’ai sommeil, je vais dormir, un point c’est tout.

Dans les années 1970, de plus en plus de courses océaniques sont organisées, dans lesquelles vous vous illustrez rapidement. Cela donne l’impression que l’explorateur est devenu un compétiteur…

Sir Robin Knox Johnston :J’ai toujours été un compétiteur. Dans tous les sports que je pratiquais – boxe, natation, course à pied. Je n’ai jamais aimé les sports qui se pratiquaient à l’école, comme le rugby ou le cricket. Mon truc à moi, c’est la voile, et quand vous bouclez un tour du monde tout seul, vous êtes logiquement attiré par d’autres challenges et par la compétition en général. Il y a aussi un côté addictif dans tout cela ; les courses s’enchaînent et ne se ressemblent pas : Round Britain Race, Middle-Sea Race, Le Cap-Rio, Admiral’s Cup, Whitbread, etc. C’était vraiment une époque formidable, où la voile est devenue un sport presque grand public. Et puis il y a eu aussi le Trophée Jules Verne, très excitant.

Et c’est d’ailleurs avec lui que vous avez remporté le Trophée Jules Verne. Cela vous a-t-il paru plus difficile que le Golden Globe Challenge ?

Sir Robin Knox Johnston : Non, cela n’avait rien à voir. D’abord nous étions deux co-skippers à bord, ce qui signifie plus de sommeil. Plus sérieusement, la configuration était différente. Notre objectif était de pousser le bateau au maximum, en ayant en tête le temps de référence établi par Bruno Peyron en un peu plus de 79 jours. C’était notre deuxième tentative, après avoir rencontré un OFNI et fait demi-tour. Nous avions même expliqué aux médias avant notre départ où nous devions nous situer à 10 jours, 20 jours, 30 jours, etc. Ce qui pouvait paraître un peu présomptueux !
Mais il s’est avéré que nous n’étions pas très loin de nos prévisions. Il y avait un autre bateau qui faisait une tentative parallèle à la nôtre, mené par Olivier de Kersauson. Nous comparions nos routes et, selon nos avances respectives, nos sponsors avaient tendance à paniquer ! Je me rappelle qu’il prend un jour une route qui le place théoriquement devant nous, mais que je ne pense pas être la bonne, et je partage ce pronostic avec les médias. L’histoire a prouvé cette année-là que j’avais raison, et lorsque je suis allé le voir sur son bateau à Brest pour le féliciter de sa tentative, il m’a dit : « Robin, je te déteste » avant que nous éclations de rire et devenions bons amis.

Vous vous êtes aussi impliqué dans beaucoup d’associations…

Sir Robin Knox Johnston : On est en effet venu me proposer différents rôles, ou tout au moins de mettre ma « caution » de navigateur au service de causes, et je dois avouer que cela m’a beaucoup plu. Je réalisais que j’étais crédible car j’avais ce palmarès derrière moi. Lorsque la Sail Training Association m’a demandé de l’aide, j’ai vu des centaines de jeunes de nationalités différentes s’embarquer dans des courses, par exemple la Tall Ship Race (course de voiliers école), à qui je ne cessais de répéter : « Profitez de l’occasion qui vous est donnée de faire quelque chose de votre vie ».
La voile est une école formidable, qui véhicule des valeurs exceptionnelles. C’est dans ce même esprit que j’ai fondé la Clipper Race Around The World qui a permis, depuis sa création, à plus de 5 000 personnes de découvrir ces valeurs. Il faut imaginer que 40% des équipages inscrits n’ont jamais mis le pied à bord d’un bateau avant le départ. Et lorsque vous les revoyez au terme d’un tour du monde, je vous promets qu’ils ont tous un éclat différent au fond des yeux.

Il paraît que vous aviez embarqué, lors de votre dernière Route du Rhum, une bouteille de whisky et des cigarettes. A bientôt quatre-vingts ans vous semblez très en forme. Quel est votre secret ?

Sir Robin Knox Johnston : Je consomme un peu de tout cela, mais avec modération, et si possible de la qualité ! Je n’ai pas vraiment de secret, mais j’ai l’impression qu’il me suffit d’avoir une passion pour avoir envie de me lever le matin, et ce, le plus longtemps possible. En ce qui me concerne, ma passion c’est la voile. Et lorsque je ne navigue pas, que ce soit en course ou en croisière, je suis en train de bricoler mon bateau. Mine de rien, je pense que c’est cette activité physique permanente qui me conserve. Et surtout l’envie que ça ne s’arrête jamais !

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A Saint-Malo avec deux autres circumnavigateurs célèbres : Titouan Lamazou (à gauche) et Jean-Luc Van Den Heede.

Revenons-en à la GGR. Il y a déjà vingt-trois inscrits, est-ce à dire qu’il y a quatre fois plus de « fous » aujourd’hui qu’il y a cinquante ans ?

Sir Robin Knox Johnston : Je ne suis pas sûr qu’il y ait plus de fous aujourd’hui qu’il y a cinquante ans ! Mais je trouve surtout très positif qu’il y ait des candidats pour relever ce défi, faire quelque chose de leur vie, tenter l’aventure. J’ai retrouvé chez certains des jeunes compétiteurs ce petit grain de folie que j’avais il y a cinquante ans.

Avez-vous été tenté de vous inscrire ?

Sir Robin Knox Johnston : Non, l’idée de participer ne m’a pas effleurée, j’ai d’autres projets. On m’a proposé de devenir coach, mais j’ai refusé. Je ne voulais pas être impliqué d’une manière ou d’une autre dans la course. Mon seul lien avec l’événement est, disons, passif : le règlement s’inspire du matériel que j’avais à ma disposition à l’époque. Et je suis le témoin de référence. Le seul inscrit qui a toute mon attention – et mon amitié – est Jean-Luc (Van Den Heede), et je pense d’ailleurs qu’il va se révéler un redoutable concurrent !

Quel bateau pensez-vous être le meilleur choix ?

Sir Robin Knox Johnston : Il a beaucoup de voiliers rapides sur le papier, même si ce ne sont pas des bateaux de course à la base, mais ce type de parcours ne se joue pas sur des ratios, des statistiques ou encore des polaires de vitesse. Cela va dépendre des skippers, leur mental, leur capacité à ménager leur bateau, et c’est ça que je trouve intéressant. Et pour des budgets qui sont assez serrés.

Avez-vous un pronostic sur le temps record ?

Sir Robin Knox Johnston : Je pense que les plus rapides d’entre eux peuvent raisonnablement viser la barre des 270 jours.

Il semble que le transfert de la ligne de départ d’Angleterre en France vous ait déçu…

Sir Robin Knox Johnston : Oui c’est vrai, car je pense qu’un départ d’Angleterre était symboliquement fort. Don McIntyre (l’organisateur australien) aurait pu aussi la faire partir de Sydney, mais cela n’aurait pas eu le même impact. Maintenant, que dire ? La course au large est une activité très plébiscitée par le public français, beaucoup plus qu’en Angleterre.

Si la ville des Sables d’Olonne propose d’accueillir cette course dans de bonnes conditions, alors que des villes comme Falmouth bottent en touche et de que des sponsors britanniques font la fine bouche, c’est triste pour nous autres Anglais mais c’est une excellente nouvelle pour Les Sables, qui a d’ailleurs déjà toute sa légitimité avec le Vendée Globe. L’affaire fait couler un peu d’encre de ce côté-ci de la Manche en ce moment, mais quand le départ sera donné personne n’en parlera plus.

Ce qui me déçoit plus est l’attitude de la FFV, qui décide de ne pas supporter la course. Je sais que Jean-Luc [Van Den Heede] a beaucoup œuvré aux côtés de l’organisateur pour tenter de les convaincre. Je pense sincèrement que la course est beaucoup moins dangereuse aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a cinquante ans !

Les concurrents ont certes interdiction de se servir de moyens modernes, mais ils sont suivis par une balise et disposent d’une boîte scellée qui, en cas d’urgence, peut être ouverte pour signaler une détresse et faire appel à des secours. Sans parler du fait que la mer est moins violente à 7 noeuds qu’à 30 nœuds de moyenne ! Que dire de plus ? C’est de la pure bureaucratie, cela a toujours existé, et je crains, hélas, que ce ne soit pas une spécificité française…

Sir Robin Knox Johnston en quelques dates

– 1939 : naissance à Putney, Londres. – 22 avril 1969 : vainqueur du Golden Globe Challenge en 312 jours.
– 1970 : vainqueur de la Round Britain Race avec Leslie Williams.
– 1971 : vainqueur de Le Cap – Rio avec Leslie Williams et Peter Blake.
– 1974 : vainqueur de la Round Britain Race avec Gerry Boxall.
– 1977 : vainqueur des 2e et 4e étapes de la Whitbread sur Condor.
– 1994 : décroche avec Peter Blake le Trophée Jules Verne en 74 jours 22 heures 18 mn et 22 s.
– 1995 : crée la Clipper Round The World Yacht Race.
– 1995 : anobli par la reine Elizabeth, il devient Sir Robin Knox-Johnston, Commander of the British Empire (CBE).
– 2007 : 4e place à la Velux 5 Oceans Race. A 68 ans, il est le concurrent le plus âgé.
– 2014 : 3e place dans la catégorie Rhum de la Route du Rhum. A 75 ans, il est le concurrent le plus âgé.

Publié par  Pierre-Yves Poulain
Publié par Pierre-Yves Poulain
Pierre-Yves Poulain est un passionné de Voile. Il est tombé dedans quand il était petit. Élevé au catamaran, il a eu la chance de voyager autour du monde à bord d'un Sun Odyssey. Le rêve...
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