Energy Team : same player, shoot again ?
Quand on a vu arriver il y a quelques jours cette invitation à un « point presse » Energy Team, on ne pouvait s’empêcher de songer que les frères Peyron allaient peut-être nous sortir un sponsor de leur chapeau. On ne pouvait s’empêcher, même si l’on n’y croyait pas trop.
On n’était donc pas trop surpris de trouver un Bruno Peyron à la mine grave (je veux dire : plus grave que d’habitude) qui faisait le point sur la situation de son équipe. Exercice délicat, puisque cette situation est hélas quelque peu figée. Dans ce genre de circonstances, difficile d’éviter le recours à la langue de bois. En plein final countdown, tout juste 40 jours avant la dead line que constitue la clôture des inscriptions (le 31 juillet), le patron de la dernière équipe française encore en lice pour la Coupe de 2013 assume son rôle avec un grand professionnalisme :
« C’est le moment d’apporter les derniers éléments de réponse à des partenaires avec qui on est en discussion… Nous assumons de préparer ensemble l’avenir pour donner un signe au marché… [c’est moi qui souligne] »
En attendant, une certaine amertume est palpable quand Bruno Peyron note, à propos de l’accord technologique avec Oracle (1), qu’il y avait toutes les compétences nécessaires en France, et qu’Energy Team aurait pu faire travailler les architectes et ingénieurs français… si seulement on avait eu de quoi les payer. Peyron martèle que les partenaires-avec-qui–on-est-en-discussion sont tous parfaitement convaincus de l’intérêt du projet et de la valeur de l’équipe. En fait ils sont tous convaincus, mais aucun ne se décide à allonger la monnaie – décision certes délicate à prendre par les temps qui courent, dans de nombreuses entreprises, hélas. Et finalement, les meilleurs alliés sont parfois les adversaires eux-mêmes, et surtout le defender-organisateur, qui voudrait éviter que les rangs des challengers soient trop clairsemés.
« Avec The Race, les Jules Verne et autres, on a un peu l’habitude de monter des projets à l’arrache ; et à chaque fois, si le truc se faisait, si les fournisseurs et les chantiers avançaient avec nous, c’est parce que tout le monde se disait : ça va passer, ils vont y arriver. Et je crois qu’avec Oracle c’est pareil. Ils se sont dit qu’à tous les coups on allait y arriver… Parce que c’était quand même un geste impensable a priori ! »
Bref. Tout cela serait un peu déprimant si, en filigrane, l’homme qui avait organisé The Race au tournant du millénaire ne distillait l’air de rien quelques indications sur son véritable état d’esprit et ses véritables intentions. A ce titre, ce « point presse » était aussi une manière de dire, ou au moins de suggérer : là, ça va être juste, donc maintenant on va surtout viser l’édition suivante – et aussi, éviter peut-être de partir au dernier moment, avec un budget tombé du ciel in extremis, juste pour cette édition 2013. « On ne veut pas faire un one-shot », l’expression est revenue plusieurs fois.
« On ne veut pas mettre en péril tout le travail qu’on a fait depuis un an et demi, on ne veut pas prendre ce risque. On va continuer à bâtir sur les fondations. Notre responsabilité, c’est de protéger demain. On ne prendra pas de décision qui nous emmène dans une voie sans issue. Dans le monde de la Coupe, ça ne peut pas marcher comme ça, c’est ce qu’on explique à nos partenaires ».
Peyron a même fini par être encore plus clair :
« Si le 31 juillet une entreprise apporte le budget mais seulement pour un one-shot, je ne suis même pas sûr d’y aller. »
Ne pas confondre… opération commando et mission suicide
Et pourtant, il continue d’affirmer que si un (ou deux) partenaires sérieux viennent à la rescousse, la so-called « opération commando » à 15 millions d’euros sur deux ans (idée lancée début avril suite à l’accord avec Oracle) est toujours possible. Une fois le budget bouclé juste avant le 1er août, la construction de l’AC72 devra commencer au plus tard en septembre, pour une livraison du bateau en avril 2013 – sachant que la Louis Vuitton Cup (éliminatoires de la Coupe) commence le 4 juillet. Avec trois mois d’entraînement intensif, on peut arriver à quelque chose, assure Bruno Peyron, même si ce n’est pas l’idéal. On croit simplement comprendre qu’un (ou deux) éventuel(s) partenaire(s) devront prendre quelques engagements pour la suite, faute de quoi Energy Team pourrait alors suggérer de passer directement à l’épisode suivant ; de voir plus loin, et de mettre de côté l’édition de l’année prochaine. Ce qui semble sage en effet.
Rappelons que les deux premiers bateaux à être mis à l’eau devraient être ceux de Team New Zealand et d’Oracle, en juillet-août ; Artemis, qui a été en mars la première équipe à tester une aile d’AC72 (sur le trimaran ORMA Gitana XII, ex-Bonduelle, rallongé à 22 m), ne mettra peut-être son bateau à l’eau qu’à l’automne. Petite précision : non, sur ce coup-là, pas question pour les Peyron de payer les 200 000 $ d’inscription exigés avant le 1er août sans avoir finalisé le budget… L’opération commando, oui, la mission suicide, non. C’est dans cet esprit que le chiffre de 15 millions avait été avancé (sachant que les grosses équipes telles qu’Oracle ou ETNZ ont environ cinq fois plus), après que l’accord technologique avec Oracle eut été conclu : « Plutôt que de continuer à rêver, on a voulu trouver des solutions ». Mais il manque encore un bout de la solution : à savoir précisément 10 millions sur les 15, les 5 autres étant déjà « assurés ». Rappelons qu’au départ, il y a un an et demi lors du lancement d’Energy Team, les frères Peyron voyaient les choses en grand et visaient les 60 à 75 millions d’euros, ces chiffres étant même alors présentés comme une fourchette basse… (voir ce billet). « Une équipe de foot, c’est 150 millions par an », rappelait Peyron ce matin. Quelques heures plus tard, un tweet légèrement sarcastique du même @brunopeyron :
« Les équipiers d’#energyteamFR gagnent 200 fois moins que ceux que l’on a vus hier soir [mardi soir 19 mai] au ralenti face a la Suède superbe. No comment ! »
Et bien sûr, le patron d’Energy Team n’a pas manqué, lors du point presse de ce matin, de rappeler les (très) bonnes prestations sportives de son équipe - avec en particulier cette belle victoire de l’AC45 français dans les régates en flotte disputées à Venise en mai, ou encore la première place de l’AC45 Realstone Sailing dans le dernier Bol d’Or (le week-end dernier), un bateau mené par le Genevois Jérôme Clerc avec à son bord le Suisse Arnaud Psarofaghis, régleur d’aile sur Energy. Et en passant, il n’a pas manqué non plus de souligner que si la Coupe était un monde anglo-saxon, la Volvo Race aussi…
A ce stade-là, faudrait-il espérer quelque soutien de la part du nouveau gouvernement ? Peyron ne semble pas en attendre des miracles, et tient visiblement à rester tout à fait neutre.
« Les précédents n’ont pas fait grand-chose, et les nouveaux viennent d’arriver, pas évident que ça puisse entrer dans leur agenda. De toute façon on n’a pas à leur demander ; notre devoir c’est juste de faire en sorte qu’ils soient informés. »
S’il sait manier la langue de bois dont il a semble-t-il une certaine pratique, Bruno Peyron n’en est sans doute pas moins sincère dans son souci affiché de transparence. A la fin de cette présentation, visiblement à court d’arguments et de formules, il commençait à s’interroger à voix haute (et toujours en franglais) : « des fois on se demande si on n’a pas été trop low profile », etc, etc. Et le discours convenu cédait alors la place à des considérations moins sibyllines, confirmant tout le reste :
« Et si la vitesse de la musique c’est celle-là eh ben c’est celle-là, et c’est tout ; non, l’idée c’est plus de continuer à ce que ça… à ce que ça… (geste mimant des roues qui continuent de tourner) ».
Mais non, M. Peyron, vous n’avez pas été trop low profile ; vous avez fait tout bien, et vous pouvez être fier du travail accompli. Vous êtes victime de la crise économique la plus grave depuis 1929, et à l’heure où Veolia vient de se désengager d’une manière tellement impromptue, où Groupama évoque une « réduction de voilure », et où les meilleurs spécialistes de l’IMOCA rament pour trouver des financements, on ne vous jettera pas la pierre. Et on espère vraiment vous retrouver en 2013, ou pour l’édition suivante, ou plutôt, si possible, les deux. Et on ne doute pas qu’à Newport, les Anglo-saxons (et les poissons du bestiaire de Luna Rossa) vont encore avoir du boulot avec les frenchies. Ça commence dans moins d’une semaine.
Sur tous ces sujets, voir aussi l’interview de Bruno Peyron sur sports.fr, par Laurent Duyck. Le communiqué de presse officiel est ici.
(1) Pour faire bref, un accord de transfert technologique permettant à Energy Team d’avoir accès aux plans de l’AC72 Oracle. Cela ne suffira pas, mais c’est assez bien joué quand même.





Marrant la bienveillance de tous les journalistes avec « Bruno » Peyron.
On sait pourtant bien ce que ca donne les participations à l’arrache à l’America’s Cup : un désastre.
S’il n’a pas trouvé d’argent en 20 mois, ca n’est pas un compte à rebours qui va générer 15 millions d’euros, comme un magicien sort un lapin de son chapeau. Personne ne lui a posé la question?
La comparaison avec Groupama est parfaitement ridicule. Groupama une équipe très structurée qui fonctionne depuis plus d’une dizaine d’années. C’est également l’équipe qui s’est entrainé la première pour cette édition de la Volvo Ocean Race. Groupama est tout sauf un commando avec peu de moyens. On voit bien qu’Energy Team est bien loin de ca.
Energy Team a eu de très bons résultats sur des monotypes mais la vraie coupe ca n’a rien à voir, ne serait ce qu’en termes de logistique à terre, un des points les plus compliqués et les plus risqués de cette édition. C’est assez facile de casser une aile en la manipulant, c’est arrivé à tous les teams qui en ont une : Oracle et Artemis, ca arrivera aux autres. Alors avec 10 ou 15 millions, pas sur qu’on ait deux ailes.
Quant à se lancer dès maintenant pour la prochaine coupe, convaincre un sponsor un peu sérieux relève purement et simplement de la magie : pas de dates, support inconnu, lieu inconnu, participants inconnus…
Mais bien sur on va y aller. Si ca vous semble sage, moi ca me semble au mieux prématuré.
@ Eric
Franchement, je ne vois pas bien pourquoi Bruno Peyron ne mériterait pas un peu de bienveillance, alors que manifestement il est dans une passe difficile. En quoi aurait-il démérité d’ailleurs ? A propos du désastre induit par une participation à l’arrache, c’est bien ce qu’il veut éviter ; il n’en veut pas, c’est exactement ce qu’il a voulu faire comprendre.
Non, le vrai problème, c’est qu’au moment où Energy Team a été porté sur les fonts baptismaux, il y avait déjà Aleph et All4One. On sait qu’en France il est très difficile de trouver de l’argent pour la Coupe, et on part en ordre dispersé, chacun de son côté. C’est dommage.
Sur la comparaison avec Groupama, vos arguments sont justes et on peut imaginer que les Peyron eux-mêmes en ont parfaitement conscience. Sauf qu’il y quand même un point commun entre les deux équipes, sur le plan purement sportif : leur capacité à progresser régulièrement jusqu’à atteindre le niveau des meilleurs. C’est important aussi ! Mais c’est vrai qu’avec les protos de 72 pieds le jeu n’est plus le même.
Sur l’édition suivante vous avez là encore raison – ce qui semble sage, c’est surtout de laisser de côté 2013 si ça ne peut pas se faire dans de bonnes conditions. Pour la suite, Peyron mettait en avant le fait qu’un partenaire éventuel aurait une occasion de participer aux discussions pour l’élaboration du format, du support etc, alors que la Coupe est en pleine révolution. Il affirmait que les équipes progressaient sur la voie d’une coordination en amont du match de la Coupe, histoire de donner aux partenaires un minimum de vision sur le long terme. Problème : il y a aussi des « contre-révolutionnaires » tentés par un truc du genre AC90, et accessoirement ils font partie des favoris.
Le problème c’est que la bienveillance est à sens unique.
Bruno Peyron suscite de la sympathie auprès des journalistes, trop à mon avis car on oublie à force le sens critique et on relaye aimablement ses propos sans les challenger ou les mettre en doute.
Il est dans une phase difficile, certes, mais ça fait des mois qu’il le sait tout en disant l’inverse. Les fameux « partenaires-avec-qui–on-est-en-discussion », ils sont où?
En fait on se rend compte qu’il ne se passe rien de nouveau et sa communication se retourne contre lui. C’est surement très désagréable mais c’est comme ça.
Vous dites que le vrai problème c’est la présence d’autres équipes? En quoi Energy Team serait plus légitime (au départ) que d’autres projets? La vie est faite en permanence de projets concurrents. Voile Magazine en est un bon exemple d’ailleurs
Vous me direz qu’on a pas les moyens d’en financer plusieurs mais on revient au point de départ : qui est légitime, qui ne l’est pas?
Je parie que si ça se termine dans 30 jours ou 40, ce sera de la faute de tout le monde mais en aucun cas celle de Bruno Peyron….
Les frères Peyron ont l’expertise requise,ils s’attaquent à l’Everest…une seule attitude possible: 100% de soutien. Il est navrant de constater que l’esprit critique français est même capable de remettre en cause ce qui semble déjà mort-né.
L Ellisson et sa bande ont tout fait pour que cet événement soit parfaitement exposé avec des révolutions techniques qui permettront au simple téléspectateur amoureux de spectacle sportif de qualité de savourer, avec une parfaite compréhension, ce qui se passe sans être passes par « Les Glenans »……….Quels journalistes ont insistés sur ce point.
Alors de grâce, informez sur cette » vulgarisation », mettez en avant les formidables progrès accomplies, la qualité avéré du spectacle produit. Son cote aisément télévisuel.
Il sera bien temps après de se demander à qui imputer un éventuel échec
@lebreton, ca n’est pas l’america’s cup nouvelle formule que je critique, relisez. Quant au reste, si on a pas le droit d’émettre un avis critique et argumenté, on va où?